Dengue autochtone en France : chronologie
13 mai 2026
La dengue est longtemps restée, dans l'imaginaire collectif français, une maladie tropicale contractée lors d'un voyage en Asie du Sud-Est ou dans les Antilles. Cette représentation a changé depuis 2010. Depuis cette date, des cas de dengue dits « autochtones » sont régulièrement détectés en France métropolitaine : il s'agit de patients qui n'ont pas voyagé dans une zone d'endémie au cours des quinze jours précédant leurs symptômes, et dont la contamination a donc eu lieu sur le sol français, par piqûre de moustique tigre local.
La dynamique de ces cas autochtones suit une courbe préoccupante. Pendant une dizaine d'années, les chiffres sont restés faibles et cantonnés au pourtour méditerranéen. Puis 2022 a marqué une rupture, avec plus de cas recensés en un seul été qu'au cours de toute la décennie précédente. En 2024, le bilan a battu tous les records depuis la mise en place de la surveillance renforcée. Comprendre cette chronologie, c'est comprendre comment la progression du moustique tigre transforme peu à peu le risque épidémique en France.
Cet article retrace les grandes étapes de l'émergence de la dengue autochtone en France hexagonale, depuis les premiers cas isolés jusqu'aux épisodes récents de transmission locale. Il s'appuie sur les données publiées par Santé publique France, l'organisme de référence pour la surveillance épidémiologique en France. Si vous résidez dans une zone colonisée et souhaitez contribuer à la veille sanitaire, vous pouvez signaler une observation de moustique tigre directement sur notre plateforme.
Qu'est-ce que la dengue autochtone ?
La dengue est une maladie virale causée par le virus dengue (DENV), qui compte quatre sérotypes distincts (DENV-1 à DENV-4). Elle est transmise par piqûre de moustique du genre Aedes, principalement Aedes aegypti dans les zones tropicales, et Aedes albopictus (le moustique tigre) dans les régions tempérées où ce dernier s'est installé.
On parle de cas autochtone lorsque la contamination a lieu localement, sans voyage préalable dans une zone de circulation du virus. Le schéma de transmission est le suivant : un voyageur revient d'une zone d'endémie avec une virémie active (il est porteur du virus dans le sang pendant quelques jours, souvent sans le savoir) ; un moustique tigre local le pique, s'infecte, puis pique d'autres personnes résidant dans le même secteur, déclenchant une chaîne de transmission locale. Ce mécanisme ne peut se produire que si le moustique tigre est présent et actif, c'est-à-dire pendant la période de surveillance, qui va généralement du 1er mai au 30 novembre en France métropolitaine.
Les symptômes de la dengue sont une fièvre élevée d'apparition brutale, des douleurs musculaires et articulaires intenses, des maux de tête prononcés, une éruption cutanée et parfois des saignements des gencives ou du nez. La plupart des cas sont bénins, mais les formes sévères (dengue hémorragique) peuvent être mortelles. En cas de fièvre après une piqûre de moustique dans une zone colonisée, une consultation médicale rapide est indispensable.
2006-2009 : la surveillance se met en place
L'introduction du moustique tigre en France métropolitaine remonte au début des années 2000. L'insecte, originaire d'Asie tropicale, s'est répandu en Europe via le commerce international, notamment via le transport de pneumatiques usagés où les oeufs peuvent survivre longtemps. La première détection officielle en France hexagonale date de 2004, dans les Alpes-Maritimes.
Face à l'extension rapide de l'insecte et aux cas de chikungunya survenus à La Réunion en 2005-2006, les autorités françaises ont mis en place en 2006 un dispositif de surveillance renforcée des arboviroses (maladies à transmission vectorielle) en France hexagonale. Ce dispositif, coordonné par Santé publique France et les Agences régionales de santé, implique les médecins sentinelles, les laboratoires de biologie médicale et les entomologistes de terrain. C'est dans ce cadre que les premiers cas autochtones de dengue allaient être identifiés quelques années plus tard.
2010 : les premiers cas autochtones en Provence-Alpes-Côte d'Azur
L'année 2010 constitue le point de départ de l'histoire de la dengue autochtone en France métropolitaine. Deux cas ont été confirmés dans les Alpes-Maritimes, dans le secteur de Nice. Ces personnes n'avaient pas voyagé en zone tropicale : elles avaient été contaminées localement, par des moustiques tigres déjà bien implantés dans cette partie du territoire.
Ces deux cas inauguraux ont alerté les épidémiologistes, mais l'événement est resté discret dans les médias. Le moustique tigre était alors cantonné à une poignée de départements du Sud-Est, et la probabilité d'une transmission locale restait faible à l'échelle nationale. La surveillance a néanmoins été renforcée, avec l'obligation pour les médecins de déclarer tout cas suspect de dengue sans notion de voyage à l'étranger.
2010-2021 : une décennie de cas limités mais réguliers
Entre 2010 et 2021, 48 cas autochtones de dengue ont été confirmés en France hexagonale, soit une moyenne de 4 cas par an. Les années sans aucun cas détecté alternaient avec des années enregistrant une dizaine d'infections locales. Les foyers restaient géographiquement concentrés dans le quart sud-est du pays : Provence-Alpes-Côte d'Azur, Languedoc-Roussillon (devenu partie de l'Occitanie) et, plus ponctuellement, en Nouvelle-Aquitaine.
Cette relative discrétion n'était pas synonyme d'absence de risque. Elle reflétait surtout la lenteur de la colonisation du territoire par le moustique tigre, encore essentiellement méditerranéen. Parallèlement, le nombre de cas importés (voyageurs de retour de zones endémiques) progressait régulièrement, alimentant le potentiel de transmission locale. Chaque cas importé constitue, en présence d'un vecteur actif, une « graine » épidémique potentielle.
2022 : l'année du basculement
L'été 2022 a marqué une rupture nette. Selon le bulletin épidémiologique de Santé publique France, 65 cas autochtones de dengue ont été confirmés cette année-là, soit davantage que sur l'ensemble des douze années précédentes réunies. Ce bilan s'explique par plusieurs facteurs convergents : l'extension géographique du moustique tigre, qui avait alors colonisé près de 60 départements métropolitains ; un été caniculaire prolongeant la saison d'activité des moustiques ; et un volume record de cas importés après la réouverture post-COVID des voyages internationaux.
L'épisode le plus important de 2022, survenu dans le département du Gard, a compté à lui seul 35 cas, soit le plus grand cluster de transmission autochtone de dengue jamais enregistré sur le continent européen à cette date. Cet événement a profondément changé la perception du risque par les autorités sanitaires et déclenché une révision des protocoles de réponse aux foyers locaux.
2023 : 45 cas dans un contexte de vigilance accrue
Après le choc de 2022, l'année 2023 a enregistré 45 cas autochtones de dengue. Ce chiffre est inférieur à celui de l'année précédente, mais demeure largement supérieur à la moyenne de la décennie 2010-2021. La géographie des foyers s'est légèrement élargie, avec des épisodes signalés non seulement en PACA et en Occitanie, mais aussi plus ponctuellement dans d'autres régions du sud de la France.
L'année 2023 a aussi été marquée par une prise de conscience accrue dans la population et parmi les professionnels de santé. Les campagnes de sensibilisation des ARS et de Santé publique France ont porté leurs fruits : le délai de déclaration des cas s'est amélioré, facilitant la mise en place des mesures de démoustication autour des foyers détectés. L'utilisation des plateformes de signalement citoyens, comme notre formulaire de signalement, a également contribué à affiner la cartographie de présence du vecteur.
2024 : le record absolu depuis la mise en place de la surveillance
L'été 2024 a battu tous les records documentés depuis 2006. Selon les données provisoires de Santé publique France, 11 foyers de transmission locale de dengue ont été identifiés, totalisant 83 cas autochtones confirmés. C'est le nombre le plus élevé de foyers et de cas jamais enregistré en France hexagonale depuis l'instauration du dispositif de surveillance renforcée.
Ces foyers se sont principalement développés en Provence-Alpes-Côte d'Azur et en Occitanie, mais la taille des épisodes individuels a augmenté, signe d'une transmission soutenue au sein de certains quartiers. La corrélation avec l'avancée du moustique tigre est directe : en début 2025, 81 départements métropolitains étaient officiellement classés « colonisés et actifs », représentant 84 % du territoire. Plus le vecteur est présent, plus la probabilité d'une transmission locale augmente dès qu'un cas importé arrive dans ces zones.
Vous pouvez consulter la carte interactive de nos communes pour voir le niveau de colonisation dans votre secteur, et la page moustique tigre en France pour les données générales sur l'expansion de l'insecte.
2025 : la dengue dans le contexte d'une explosion du chikungunya
L'année 2025 a surtout été marquée par une épidémie sans précédent de chikungunya en France hexagonale : 809 cas autochtones ont été confirmés, un chiffre qui reflète la combinaison d'un hiver doux, d'une colonisation étendue du territoire et d'un afflux de cas importés. La dengue, de son côté, a comptabilisé 30 cas autochtones au cours de la saison, répartis dans 11 épisodes de transmission locale.
Ce bilan 2025 pour la dengue, numériquement inférieur à celui de 2024, s'explique en partie par l'attention portée à la détection et à la réponse rapide des autorités. Chaque foyer identifié déclenchait une opération de démoustication dans un rayon de 150 mètres autour du cas index, conformément aux protocoles en vigueur. Ce dispositif permet de contenir les épisodes mais ne supprime pas le risque tant que le vecteur reste présent et que des cas importés continueront d'arriver.
Pourquoi cette tendance s'accélère-t-elle ?
Plusieurs facteurs structurels expliquent la progression de la dengue autochtone en France :
- L'expansion du moustique tigre : présent dans seulement quelques départements au milieu des années 2000, Aedes albopictus colonise aujourd'hui 83 départements métropolitains. Sa progression, estimée entre 10 et 40 km par an, s'accélère avec l'augmentation des températures hivernales.
- Le volume de cas importés : avec la croissance du tourisme international et des voyages vers les zones d'endémie (Antilles, Réunion, Asie du Sud-Est, Amérique du Sud), le nombre de personnes revenant en France avec une virémie active ne cesse d'augmenter.
- Le changement climatique : les étés plus chauds et plus longs allongent la saison d'activité du moustique tigre, augmentant la fenêtre temporelle durant laquelle une transmission locale est possible.
- La densification urbaine : le moustique tigre est un insecte de jardin et de périurbain. La prolifération de jardins privatifs, de terrasses aménagées et de petits espaces verts en ville multiplie les gîtes larvaires potentiels.
Questions fréquentes
Quand ont eu lieu les premiers cas de dengue autochtone en France ?
Les deux premiers cas confirmés de dengue autochtone en France métropolitaine ont été détectés en 2010, dans les Alpes-Maritimes, dans le secteur de Nice. Ces cas ont été identifiés dans le cadre du dispositif de surveillance renforcée des arboviroses mis en place par Santé publique France en 2006, à la suite notamment de l'épidémie de chikungunya à La Réunion en 2005-2006.
Quelle est la différence entre un cas importé et un cas autochtone ?
Un cas importé est une personne diagnostiquée avec la dengue après un séjour dans une zone où la maladie circule (Antilles, Réunion, Asie du Sud-Est, etc.). Un cas autochtone est une personne contaminée en France, sans voyage préalable en zone d'endémie, par la piqûre d'un moustique tigre local qui s'est lui-même infecté sur un cas importé. C'est la distinction centrale de la surveillance épidémiologique : les cas autochtones prouvent qu'une transmission locale est en cours.
Quels sont les symptômes de la dengue à surveiller ?
La dengue se manifeste généralement par une fièvre élevée (38,5-40 °C) d'apparition brutale, accompagnée de douleurs musculaires et articulaires intenses (d'où son ancien nom de « fièvre brisebras »), de maux de tête prononcés, de fatigue, parfois d'éruption cutanée et de petits saignements (gencives, nez). Ces symptômes apparaissent 4 à 7 jours après la piqûre infectante. Si vous présentez ces signes après avoir séjourné dans une zone colonisée par le moustique tigre, consultez sans attendre un médecin et signalez-lui votre lieu de résidence.
Peut-on attraper la dengue plusieurs fois ?
Oui, et c'est même l'une des particularités du virus dengue. Il existe quatre sérotypes (DENV-1 à DENV-4) : une première infection confère une immunité durable contre le sérotype en cause, mais les trois autres restent accessibles. Or, lors d'une deuxième infection par un sérotype différent, le risque de forme grave (dengue sévère) est significativement plus élevé. C'est pourquoi la protection par répulsifs et la lutte contre les gîtes larvaires restent importantes même pour les personnes ayant déjà eu la dengue.
Quelles régions sont les plus exposées au risque de transmission locale ?
Historiquement, les foyers de dengue autochtone se concentrent en Provence-Alpes-Côte d'Azur et en Occitanie, régions où le moustique tigre est installé depuis le plus longtemps et où les densités de population sont élevées. Mais avec la colonisation de nouveaux départements (y compris en Île-de-France, en Nouvelle-Aquitaine, en Auvergne-Rhône-Alpes), le risque s'étend progressivement vers le nord. Consultez la carte de nos communes pour connaître la situation précise de votre territoire.
Que font les autorités lorsqu'un foyer de dengue autochtone est détecté ?
Dès la confirmation d'un cas autochtone, l'Agence régionale de santé (ARS) déclenche un protocole de réponse rapide : enquête épidémiologique pour identifier d'éventuels autres cas dans le voisinage, intervention d'une équipe de démoustication dans un rayon de 150 mètres autour du domicile du patient, distribution de répulsifs aux habitants du secteur et information des professionnels de santé locaux. Selon les données de Santé publique France, ces mesures permettent généralement de contenir les foyers, mais leur efficacité dépend en grande partie de la rapidité de détection, qui passe notamment par le signalement citoyen.
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